Il ne
faut pas mettre du bleu et du noir ensemble.
Il ne faut pas mettre du marron et du noir ensemble. Il ne faut pas mettre du vert et du rouge ensemble.
Il ne faut pas aimer les poupées barbies, il faut s'en moquer. Il faut être gris, noir ou blanc.
Il faut raser les murs et friser les trottoirs.
Il faut être politiquement correct.
Il faut avoir bon goût, bonne odeur, bonne haleine, bon choix, bon tempérament, être de bon aloi, se lever de bon matin,
marcher à bon train.
Il faut faire du sport, beaucoup de sport, et ne pas manger gras.
Il faut aimer les légumes verts et la viande rouge, ne pas manger dans des assiettes noires, boire le vin dans des verres
bleus, ou des gobelets de plastique. Il faut être écologiste, mais de gauche, ou être de gauche, mais écologiste, il faut être social, sociable, sociétaire, sociétable, il faut dire tout bas
ce que l'on pense tout haut.
Il faut penser aux autres, charité bien ordonnée commence par soi même.
Il faut regarder la poutre qu'il y a dans l'oeil de l'autre, ne pas s'inquiéter de ceux qui n'ont qu'une paille, et
démolir ceux qui n'ont rien à l'oeil. D'ailleurs, rien n'est à l'oeil.
Il faut se coucher tôt ou tard, se laver les dents, prendre une douche, mais pas trop longtemps pour ne pas déforester
l'amazonie.
Il faut vivre et être heureux ou raconter tous ses malheurs pour se faire plaindre, et payer pour cela, et se droguer
pour cela, au paracétamol ou à autre chose.
Il faut s'inquiéter pour l'homme seul et froid dans la rue, mais ne pas le laisser rentrer chez soi.
Il faut penser à sa mort, à sa mort et à celle des autres. Les autres partent et nous demeurons. Nous seuls sommes
immortels et de bon goût. Qui a dit le bon goût est éternel ?
Il se retournerait dans sa tombe, mais le bon goût n'est-il qu'un qu'en dira-t-on ?
J'aime ma planète, mais je ne la respecte pas, parce que je suis égoïste, égocentrique, éphémère et éternel.
J'aime toutes les couleurs, mais j'ai peur du regard de l'autre quand je ressemble à un perroquet ou un canari. Les
couleurs ne sont elles plus faites que pour les oiseaux ou les fleurs ?
J'aime la fourrure, c'est doux, mais je ne supporte pas la mort de ces animaux. Mais je ne supporte pas non plus
l'arrachage des haricots ou la cueillette des cerises. Je mange donc je tue.
C'est incontournable et je suis de mauvais goût de m'en rendre compte et de l'accepter.
je suis de mauvais gout de ne pas faire attention à ma tenue, à mon discours, à ces codes que je ne connais pas.
Je tente désespérément d'être de bon goût, Mais ce relent de vulgarité m'assaille encore. Je ne parviens pas à mettre mes
pas dans les pas de l'autre. Alors qu'en fait c'est l'autre qui tente de suivre mes pas.
Lorsque j'avais 14 ans, j'ai porté, très fière, un pull à rayures jaunes, rouges et noires, un kilt à carreaux rouges et
noirs et de magnifiques chaussettes hautes à grands hexagones jaunes, rouges et noirs.
J'avais mis du temps et de l'application dans le choix de cet accoutrement. Je fus la risée de tout le lycée.
Malgré la blouse, on regardait en dessous. Mais je n'ai pas compris pourquoi. Et je ne comprends toujours pas. Je
suis des yeux dans la rue, dans les boutiques, les personnes "excentriques", celles qui sortent du cercle. Je les fixe du regard à me perdre dans leur étrangeté.
De même qu'eux, je n'ai jamais atteint le cercle, trop triviale, trop vulgaire, mais je le sais, et je me
soigne.