REQUIEM POUR UNE ARTISTE DU DIMANCHE

ECLABOUSSURESMes Chers Enfants,

A l'heure où j'écris cette lettre, aucun alzheimer, accident vasculaire cérébral, cancer, infarctus, aucune maladie nosocomiale, hémiplégie, parkinson ou autre ne m'a été détecté.

Je sais, enfin je pense savoir que je mourrai presque aveugle et percluse de rhumatismes, sans doute avec une poche, mais j'ignore encore la grosse bestiole qui me mangera, le vilain crabe qui me déchiquettera en pièces. 

A moins que je ne sois assassinée, pendue ou décapitée, brûlée vive ou ébouillantée, au nom de je ne sais quelle loi, barbarie ou de je ne sais quel dieu, fut il le dieu "véhicules". Je doute fort que Poseïdon m'emporte, rechignant autant que ce peut à être bercée par ses flots, mais ne sachant pas bien nager, une crue centennale peut aussi ne pas m'épargner.

A moins tout simplement que je ne me réveille pas...

qu'une nuit soit plus longue que les autres, qu'au matin des vivants, mon corps sans vie passe des draps de coton fleuris au suaire blanc et froid. Vous, connaissez ma fin. J'espère qu'elle est douce et ne donne de cauchemars à personne. J'espère que je n'aurai pas tout dilapidé par bêtise ou par trop longue vie trop coûteuse.

j'espère que je n'aurai pas divorcé d'ici là, que je ne me serai pas remariée, vous laissant sur les bras un marlou avide, un vide gousset, qui aura vidé mes dévidoirs, dérobé ma garde robe, détroussé mes trousses, conservant mes conserves et croquant mes éconocroques, un requin qui aura réussi à me convaincre de sacrifier mes enfants à son petit bonheur stupide et mesquin. Je souhaite également être veuve à mon décès, non que je désire la mort de mon mari, loin de moi une telle pensée, oh grand dieu non, la position inverse serait d'ailleurs la plus confortable. Mais je voudrais achever mon mandat sur terre en ayant fait ce que je crois être bon jusqu'à son trépas, que j'aie la force de l'accompagner, m'occuper de lui, s'il est souffrant le soigner, le dorloter, que sa fin soit la plus calme et la plus confortable possible, que je puisse m'éteindre repue de la vie, apaisée, la satisfaction au coeur d'avoir accompli tous mes devoirs d'épouse et de mère, peu important le prix, la tristesse, l'zmertume, la tristesse et les larmes.

Je pense cela aujourd'hui, mais je ne sais ce que j'ai fait vraiment puisque ce n'est pas encore arrivé. Je ne sais ce qui se produira, comment vous jugerez votre mère car vous ne pourrez faire autrement que la juger, pour pouvoir la perdre, l'oublier, vivre sans. Je serai peut être à vos yeux seule, veule, grande gueule, couarde, hagarde, manipulatrice, interruptrice, calculatrice, fausse, grosse, pleureuse, tueuse voleuse, malheureuse, distraite, abstraite, concrète. Si toutefois je pouvais partir avec panache ! Mais en aurais-je le courage ? Et qu'appelle-t-on panache en ce cas précis ? Sauver un enfant d'un incendie ? braver l'interdit ? laisser dire les non-dits ? ou simplement, savoir dater son départ ? Pourquoi, dès ce jour, vous écris-je ? Pourquoi cette démarche ?un peu encore jeune, pas déjà trop usée ?